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15/06/2008

Incroyable mais vrai ! De la rumeur à la réalité de pandémie - Préface.

PREFACE   

Le but de l’écriture de ce texte n’est pas d’effrayer la population  par des descriptions réalistes et possibles. Au contraire, si j’ai tenté d’écrire avec le plus de réalisme possible ce qui pourrait arriver, c’est pour mieux le combattre maintenant  en cherchant et trouvant des solutions répondant aux différentes interpellations évoqués par le récit. Mon souhait le plus profond est : « Que tout ce qui a été raconté ne puisse jamais arriver un jour ».

Aussi, je souhaite de tout cœur et en toute humilité,  que mon récit puisse être lu par des experts de la santé publique, trop souvent cantonnés derrière leur bureau, et coupés de la réalité quotidienne de terrain.

De plus, mes espoirs se verraient comblés,  si mon texte réussit à faire prendre conscience  à tous les intervenants actifs de terrain de la santé,  à savoir tous ceux qui travaillent  avec et pour les malades.

Enfin, chers lecteurs, chères lectrices, vous qui ne travaillez pas dans le domaine de la santé ou dans la gestion du socio-économique, soyez rassurés  que le maximum sera fait par nos responsables  pour vous éviter toute souffrance médicale ou socio-économique. Sachez quand même, chère population,  que le jour où ces temps difficiles arriveront, votre rôle sera essentiel, par votre solidarité, par votre civisme et  votre discipline à suivre les instructions, et surtout par votre bénévolat altruiste vis-à-vis des plus démunis,  des oubliés et des plus âgés  de notre société.  Vos réflexions, et vos questions  pour compléter constructivement ce texte, seront les bienvenues.  Elles aideront les spécialistes à mieux résoudre les problèmes rencontrés  en temps de pandémie. Elles permettront de guider la pensée vers des solutions abordées sous un angle pratique concret et réaliste.

 Merci.    Dr MSFV

 

 

Incroyable mais vrai ! De la rumeur à la réalité de pandémie (4eme partie)

Encore  100 mètres,  et je  vais tourner à droite dans l’avenue où  j’habite. J’entends  vaguement  la sonnerie de mon GSM.  Les freins de mon vélo crient.  Je m’arrête sur le bas- côté de la piste cyclable.  Je mets l’oreillette du portable dans le « trou de l’oreille ». J’écoute : « Allo , ici  Michel N. au téléphone. Je ne sais pas si tu as le temps de venir donner un coup de main à la salle d’hop. On est débordé par les évènements de la pandémie. Didier et moi, on  a pensé que tu étais la personne idéale pour nous aider. En bref, on a deux abdomens aigus, un interne rescapé,  Claudine une infirmière de salle d’hop rappelée, et notre bon  Robert, l’anesthésiste, et …. un hôpital en pagaille. Fais- nous savoir par retour si on peut compter sur toi, et si tu viens, tu entres par les urgences.

N’oublie- pas de mettre un masque en passant par là-bas car dans la salle d’attente des urgences, il y a beaucoup de gens qui toussent. Bon,  salut j’attends ta réponse ».

Je bondis sur ma touche F5 de rappel pour confirmer mon arrivée imminente pour le « coup de main » à donner.  J’attache mon vélo sur le petit parking des urgences  à côté du garage de la grosse voiture du SAMU, stationnée prête à bondir…. Mais pour quelle urgence, puisque tout et rien ne sont urgents en ces temps bousculés. Je franchis la porte de la salle d’attente des urgences.

Dans la pièce remplie de fumée, les gens toussent et geignent. Je me dirige vers le guichet.

J’annonce : « Vermeulen  salle d’hop. Merci ». Un déclic me signale l’ouverture d’une porte.

Je me dirige vers un escalier en évitant l’ascenseur….J’arrive devant le parlophone.  J’appuie sur le bouton, et l’on m’ouvre sans me demander mes coordonnées. Dans le long couloir ,  je vois arriver Didier H. Il s’arrête et se campe devant moi  les deux mains sur les hanches.  « Bon, on va devoir pédaler sec, deux péritonites : une sur rupture de diverticule sigmoidien et l’autre sur appendicite.  Tu travailles avec Michel pour le diverticule, et moi je me débrouille avec l’interne pour « l’appendoche ».  Prends un  café, le thermos est sur la table de la salle de détente et tu fonces t’habiller, salle 2 . Michel y est déjà, et Robert « l’anesthésio   est déjà en route, il termine de placer la « perf » et place une PVC ».

Je fonce alors, j’avale un café pur sucre, et puis  je passe au lavage. Mes gestes sont automatiques et mon esprit est  calme. Aucune pensée particulière ne me traverse, car j’ai fait le vide en moi-même. Avec mes mains et bras dégoulinants  tenus en l’air , j’effleure de la pointe de mon sabot le bouton déclenchant  l’ouverture la porte d’entrée de la salle 2. Michel est là et déjà s’affaire à mettre les champs opératoires en place. Il lève la tête et je le revois tel qu’il y a  5 ans avec ses petites lunettes cerclées  sur le nez, ses cheveux blancs sous un chapeau vert au bord relevé, son visage fin et amaigri, et puis un gentil sourire triste.  Avec les yeux,  je dis un bonjour à Robert  l’anesthésiste  aux cheveux blancs et au visage rougi par la tension. Gentiment, il lève les sourcils en guise de résumer de la situation. Je lève les miens.

Claudine, la fidèle infirmière, m’aide à terminer mon « harnachement ».

Après avoir rangé les instruments sur les tables adéquates , je lève les yeux vers Michel en face de moi et lui tends le bistouri.  Un temps d’arrêt. On se jette un dernier regard avant l’aventure.  Michel me lance un « on y va » et je réponds en écho « on y va ». Incision médiane  péri-ombilicale. On découvre rapidement une diverticulite  sigmoidienne perforée abcédée et l’incision est prolongée jusqu’au pubis. Les gestes sont précis et rapides, et les quatre mains se coordonnent et se complètent, prolongées par les instruments adéquats.  Pas un mot, seul le cliquetis des instruments et le « tiit tiit » des appareils de l’anesthésiste. L’étage abdominal supérieur est intact. On décide de disséquer l’anse sigmoidienne en raison d’un cartonnage tissulaire inflammatoire très important, faisant adhérer  l’intestin aux anses voisines notamment l’intestin grêle et les organes génitaux.  Nous transpirons tous les deux, car nous travaillons vite, mais bien.  On découvre un diverticule de Meckel très enflammé.  On change de gants, et on s’attaque à effectuer une colectomie sigmoidienne segmentaire selon Hartman.  La section  du colon, gauche proximale, est réalisée par un coup d’agrafeuses PLC 55, et cette portion colique est appariée en colostomie iliaque gauche terminale…muqueuse colique ourlée à la peau……jonction rectosigmoidienne ….coup d’agrafeuse …. Enfouissement par surjet à la soie 2/0……le rétablissement de continuité iléo-iléale est réalisé en termino-terminal par points séparés en U à la soie 3/0 pour le plan séreux et quelques points séparés pour plan muqueux …..hémostase du méso au vicryl 0….Exploration de la cavité abdominale, on déroule les anses de grèles restantes, on dégage pour mieux  voir l’entièreté de la cavité. OK tout est normal.

On est soulagé. On rince abondamment la cavité abdominale  au sérum bétadiné, ….drain de Penrose dans le cul de sac de Douglas…extériorisé par une contre-incision iliaque droite. Robert, l’anesthésiste pousse un profond soupir de soulagement. Je lui jette un clin d’oeil par-dessus le masque ….. Ses yeux me montrent le carreau de la porte. J’aperçois le visage de Didier H. tout souriant et fatigué. J’ai compris. C’est OK pour lui. Je lui réponds par un clin d’oeil. Michel , mon compagnon d’aventures, lève la tête, et sourit derrière son masque lui serrant le nez. Il me regarde ensuite : «  Bon, on fixe le drain à la peau »….surjet croisé au vicryl No 1…..Ouf : on termine par points séparés de Donati à l’Ethilon 2/0. La colostomie est placée dans un coloplaste ……Antibiothérapie. On replace le malade sur son lit d’arrivée et tous les cinq Robert, Claudine, Michel, moi et Didier pour les pieds, on soulève délicatement la lourde malade, pour la déposer avec douceur dans son lit……

Dans la salle de repos on se retrouve tous les 6 un peu cassés mais contents : Claudine, Michel, Robert, Didier, l’interne et moi. ….Soudain Didier réagit : « Café pour tout le monde,  c’est ma tournée, et voilà des biscuits offerts par la maison ». Après un certain temps de dégustation silencieuse, Michel lance à mon adresse : «Ce n’est pas jojo l’hôpital ». «Plutôt le cahot » renchérit Didier. Et  Robert précise : « Ce n’est pas croyable. Tu dois faire un tour à l’USI, et aux étages. Incroyable mais vrai.  Aucune  organisation possible. Un personnel  réduit  de moitié. On court partout. » Je réponds par un vague : « J’imagine compatissant. Bon, j’irai faire le tour, les gars, mais je profite encore 5 minutes du bon café et des biscuits……»

Je franchis la frontière aseptisée et tranquille  du bloc  opératoire pour entrer sur le territoire de la désolation et de la souffrance.  Je monte par les escaliers de service   au sixième,  l’étage utilisé antérieurement par la gériatrie. Je mets un masque FFP3, et des gants de protection, des  Protège- chaussures et une blouse chirurgicale.  Je franchis la porte du service. Mes sens en alerte sont envahis   par les gémissements, tels une odeur nauséabonde s’exhalant  par les portes entr’ouvertes.  Je presse le pas pour dissiper mon angoisse. Je me rends au bureau des soignants. Là,  un médecin assistant,  assez jeune, que j’avais entr’aperçu en cancérologie auparavant m’explique qu’ici, on s’occupe des cas ressortant de la médecine palliative. Je lui demande si ce n’est pas trop difficile de gérer le problème d’insuffisance respiratoire terminale irrécupérable, et s’il possède un arbre de décision préalablement défini pour aider tous ces malheureux. Pour seule réponse il me dit avec des yeux tristes : « On fait ce qu’on peut avec les moyens que l’on a. » A cette phrase, une image traverse mon esprit et je revois en pensée le souvenir de Myrianne, que j’ai aidé à mourir à domicile d’un cancer du poumon. A l’époque j’avais plus de moyens médicamenteux pour la soulager, et finalement au petit matin,  elle avait rendu l’âme dans la sérénité entourée par l’affection de son mari. Ici, personne n’a  de  famille pour soutenir le patient dans son agonie. Après une longue visite dans les chambres presque mortuaires, je quitte  le courageux jeune médecin et sa dynamique équipe d’infirmiers, et d’infirmières.  Au total, cinq pour tout le service,  sept  jours sur sept.

 

 Je descends à l’étage en-dessous. Dans ce 5eme étage, l’air est plus  respirable, car on traite les cas compliqués de grippe mais récupérables,  des malades surinfectés par des infections bactériennes et des malades en meilleur état,  récupérés  du service des soins intensifs. Ici tout est plus calme et plus optimiste qu’au 6eme.  Le médecin responsable est plus âgé. Normalement , il était pensionné depuis un an, et puis il a été rappelé, par manque d’effectifs encore mobilisables. Il faut savoir que certains médecins sont malheureusement  déjà morts au « champ d’honneur ». D’autres,  beaucoup plus   rares,  voyant la situation se dégrader et se sentant dépourvus  de moyens d’actions , ont rejoint  la liste déjà longue des « abonnés absents ».  D’une certaine façon, on peut les comprendre : on ne peut pas aller à la guerre sans fusil avec aucunes réponses des autorités aux questions : « Où, comment, pourquoi, avec quoi, avec quelle stratégie, et avec quelle communication ». On leur a seulement dit : « Monter au front, c’est votre devoir », sans plus. Ils ont vu leurs camarades de combat mourir à l’action, et ils ont eu peur. Certains se sont fait lyncher par la population en panique furieuse, pour obtenir des solutions miracles à leur survie. Je quitte le 5eme. Mais avant de partir, ce brave responsable aux cheveux blancs me fait savoir que les antibiotiques,  le  paracétamol, et les antitussifs , vont manquer. Je lui promets de faire suivre le message aux autorités de la Commune car il ne peut plus  communiquer téléphoniquement avec l’extérieur.  Je  pense en moi-même que malgré mon intervention de messager de l’hôpital, il sera difficile d’obtenir des résultats. Les transports étant réduits à leur plus simple expression en Belgique, l’approvisionnement en médicaments doit être rendu très difficile.  Je ne sais pas si le ministère des communications a pu évaluer et trouver des solutions à ce problème. 

 

Après avoir salué mon confrère âgé,  je suis descendu au 4eme étage en prenant bien soin  de revêtir à nouveau des protège chaussures, des gants, un masque, et je garde mes propres lunettes sur mon nez.  Le 4eme étage est occupé par les patients non grippés de chirurgie et de médecine interne. Un médecin , dans la trentaine,  m’accueille chaleureusement. Je lui explique mon passage en salle d’hop, et lui , me confie son soucis quant à l’approvisionnement en médicament et en matériel médical. De plus, il me signale que  les communications avec l’extérieur sont difficiles et les pannes de courant fréquentes. La nourriture des patients et du personnel devient frugale.  Il possède une petite radio sur piles  bien utile pour lui et pour son équipe de soignant(e)s.  Il craint la rupture d’approvisionnement en tout, et se plaint du manque de contact avec l’extérieur.  En me quittant, il me lâche dans un grand soupir : « Parfois j’en ai marre ».

 

 Le premier et le deuxième étages, occupés habituellement  par les consultations,  les secrétariats et la dialyse,  sont vides.  Au deuxième étage,  je traverse le long couloir silencieux et désaffecté pour rejoindre les quartiers opératoires, mais avant de me trouver devant la porte du bloc, je tourne à droite pour rejoindre un endroit que je connais bien,  l’Unité de  Soins Intensifs. Je revêts à nouveau blouse, masque, gants, protège- chaussures,  et je m’annonce au interphone.  Je pénètre dans l’antre de la haute technicité médicale. J’ai l’impression de me trouver dans une usine. Mes oreilles sont envahies par les bruits entrecoupés de « machines soufflantes », les respirateurs. Je suis accueilli par une gentille consœur que je connais bien. Elle lève les bras en l’air en signe d’accueil.   Son visage est creusé et son chignon noué à la hâte est défait sous son chapeau chirurgical. Son masque est mal attaché car elle n’a pas le temps. Bon Dieu,  quand je la vois ainsi habillée  avec si peu de précautions par manque de temps, je me dis en moi-même, qu’il était loin le temps de l’hôpital St Pierre de référence où l’on voyait à la télévision en janvier 2006, les médecins habillés comme des scaphandriers de cosmonaute sur la lune, pour accueillir  un seul cas suspect de grippe aviaire en provenance de Turquie. Celui-ci s’est révélé être une fausse alerte à l’époque. C’était une époque où l’on parlait beaucoup de grippe aviaire, d’oiseaux migrateurs, de comment il fallait cuire son poulet. On faisait des débats inutiles à la télévision pour rassurer la population. Et puis,  tout fut oublié. Les journaux et les hommes politiques se sont désintéressés de la chose. Il n’y avait plus rien à faire, rien à préparer,  si ce n’est  les élections successives, et puis, les vacances se succédant aux périodes de travail,  les joies des uns, les peines des autres , les envies les déceptions, simplement le train- train  quotidien du boulot métro dodo vacances, le soucis de la production- consommation, le pouvoir d’achat, le  confort dans le quotidien . Jusqu’au jour où tout a basculé dans le tourbillon infernal de la pandémie inattendue….

 

 

 

08/06/2008

Incroyable mais vrai ! De la rumeur à la réalité de pandémie (3eme partie)

Le 20 juillet2008

La sonnerie de mon réveil mécanique déchire la brume de mon sommeil appesanti. Déjà trois heures du matin. C'est avec regret que je quitte la chaleur de ma couette.
Je descends les escaliers de ma maison silencieuse, je me précipite dans la cuisine, et comme un zombie, je  remplis la machine à café d'eau et de quelques doses de poudre. Pendant que le percolateur froufroute et crache son liquide noir stimulant, j'essaie de reprendre mes esprits, affalé sur une chaise en grignotant un morceau de biscuit  trouvé sur une table. C'est dur de se réveiller après trois heures de sommeil.
  
Hier, il était minuit quand j'ai éteint la lumière. Juste avant mon voyage au pays des songes, j'étais allé sur le site web de mon pays pour  voir si de nouvelles directives avaient été formulées depuis le début de l'épidémie de la grippe aviaire, et rien n'avait changé, comme s'il n'y avait jamais eu de pandémie. Une seule phrase  résonnait encore  dans mon esprit: " Le grand nombre de questions encore sans réponse concernant l'organisation des soins de première ligne lors d'une pandémie reflète dans un certain sens l'incertitude de la pandémie elle-même. Toutefois, les médecins généralistes sont des experts dans le maniement de l'incertitude, et ils sont dès lors bien placés pour s'adapter à un phénomène sanitaire imprévisible. Pendant une pandémie grippale, ils joueront plus que jamais un rôle central au sein de notre système de soins".
 
 Bon, je n'ai qu'une chose à faire: continuer mon travail jusqu'à.....on verra ...enfin je ne sais pas quoi .... Je bois lentement mon café tout en mangeant des biscuits trouvés dans une armoire. Ma femme et mes enfants  sont  partis à la campagne chez mes parents, possédant une  maison assez bien isolée. Les écoles du pays ont dû fermer leurs portes pour éviter que la contamination ne se propage encore plus.
 
 Mademoiselle Flore, patiente, ancienne secrétaire m'avait spontanément proposé ses services, pour assurer le secrétariat, c'est à dire répondre aux nombreux appels.
Beaucoup de gens sont affolés, car les grands magasins sont vidés, et ne savent plus  comment se procurer des vivres. D'autres demandent comment se procurer des médicaments contre la maladie, d'autres encore veulent prendre rendez-vous pour se faire vacciner contre ce virus de la grippe. De vaccins, il n'en existe pas encore, et il n'en existera pas encore avant 6 mois et l'antiviral Tamiflu n'existe plus en pharmacie.
 
Ma pharmacie du coin, tenue par trois braves dames, que je connais bien, a été attaquée hier par une bande de trois individus armés. Ils n'avaient pas reçu de réponse positive à leur demande, et se sont mis à démolir tous les rayons et annexes de la pharmacie pour découvrir du Tamiflu introuvable .Trois ambulances sont venues chercher ces trois braves dames lynchées avec une brutalité bestiale. J'avais les larmes aux yeux en croisant du regard les  visages tuméfiés  de celles que j'avais si bien connues dans le passé.
 
 L'horloge de la cuisine sonne 3 heures et demi,  et dans une demi-heure, mademoiselle Flore va arriver. Je me dépêche de vider mon café, de prendre ma douche, d'aller ouvrir les serrures spéciales de ma porte d'entrée, afin que, lorsque l’on sonne, je sois prêt.
 
 À 4 heures pile, mademoiselle Flore sonne, et à 4 heures 5, je débloque mon répondeur. Mademoiselle Flore et moi-même notons les visites à faire. Pendant mon absence, elle répondra aux différents appels et me pilotera dans les visites supplémentaires à encore faire pendant ma longue tournée. Nous sommes le vingtième jour de la pandémie, et je dois voir 30 familles de grippées et  faire 10 visites normales. À cela s'ajoutent les appels supplémentaires que mademoiselle Flore  me communiquera pendant mes trajets. Il est 5 heures et il fait déjà fort clair, car nous sommes le 10 juillet. 
Il est 5 heures et il fait déjà fort clair, car nous sommes le 10 juillet. Le ciel est bleu. La journée sera chaude, mais j'aime cela: cela me rappelle l'Afrique.
La rue est vide, je cherche ma voiture, je ne la trouve plus. Je ne me souviens plus où je l'ai stationnée hier soir.

 J'étais épuisé à minuit. Je me souviens que j'étais du côté de la gare à environ un kilomètre. Maintenant, il n'y a plus de travail, et les gens, obligés de rester à la maison, ont préféré stationner leur voiture le plus prêt possible de leur habitation. Alors il est difficile de se stationner  pour le corps médical. Enfin, je reconnais ma voiture, pas loin de la gare déserte.
La porte claque et je jette un coup d’oeil inquiet sur la jauge d'essence.
 
Première mission: me rendre à une adresse de la santé publique inconnue du public, pour faire le plein en comprimés de Tamiflu, et de Relenza.  Arrivé devant le bâtiment ad hoc, je vois que déjà de nombreux confrères ont stationné leur voiture n'importe comment, et font la queue devant un guichet sécurisé.  Mes confrères et consoeurs qui attendent  ont l'air avachis et ne se parlent pas.
 On dirait un troupeau de bestiaux menés à l'abattoir. Pourtant, on ne fait  que son devoir, et nous sommes des "experts dans le maniement de l'incertitude", a dit le site officiel " influenza.be " .
 J'ai pitié d'eux, ils ne s'y attendaient pas, et je me souviens de la phrase écrite sur le site officiel de grippe aviaire de notre pays: " En période pandémique, l'organisation des cabinets de médecins sera sérieusement mise sous pression, à cause d'une forte hausse du nombre de consultations accompagnée d'une diminution de disponibilité des médecins généralistes (on peut considérer que certains médecins seront eux aussi contaminés par la grippe). " 
 
 Une heure d'attente et me voilà reparti. Il est 6 heures 15, je fonce  vers la première famille d'un  grippé. Dans la voiture, j'écoute une partie des premières nouvelles du matin et j'entends la voix du premier ministre "....nous demandons à la population de rester calme, et d'avoir du bon sens et de la sagesse ....les ministres et moi-même ainsi que l'équipe d'experts faisons tout  pour aider la population dans cette situation de crise imprévue.  Cette pandémie est arrivée plus vite que prévue, aussi ferons- nous de notre mieux, le mieux que l'on puisse faire. ...." C'était un message du premier ministre depuis le centre de crise".  Ce que l'on ne dit pas, c'est que le centre de crise se trouve quelque part en Belgique, dans un endroit souterrain à l’ abris du virus H5N1 et des révoltes de la population
Le
s textes en rouge sont repris du site "influenza.be", rubrique "textes scientifiques", article intitulé:(28/04/2006): " Article paru dans la presse professionnelle: Première ligne en cas de pandémie de grippe".

 

Le 21 juillet 2008

J’ai définitivement abandonné ma voiture faute d’essence et de difficulté de stationnement. J’ai trouvé un terrain vague pour la ranger. Alors je fais comme avant, soit travailler  avec mon  vélo avec un sac à dos rempli de matériel et de médicaments.

On m’a demandé d’aller voir la situation de la maison de repos « Bel Air ».

Il faut beaucoup pédaler en côte pour y arriver.

Je suis content de voir ma course se terminer devant le grand bâtiment blanc.

D’un geste automatique  je pousse la porte, et je rencontre une résistance. Tiens, c’est fermé.  J’essaie encore et encore, et c’est peine perdue. Alors je vais frapper au carreau, où se trouve le bureau des infirmières. Une fois, deux fois ….et  j’entends très faiblement une voix me répondre : « J’arrive ». La porte d’entrée est secouée par le maniement de la clé, et je reconnais  la  brave Athinaï, une aide soignante grecque. Bon Dieu, comme elle a changée, elle est méconnaissable avec ses traits tirés.

Elle me dit tout de go : tout le monde est parti Docteur.

Je lui demande naïvement : « Les résidents » ?

Elle me répond  dans un long soupir : « Non, toutes les infirmières, les kinés, le directeur, les cuisiniers , ils sont tous partis, tous, tous, tous. Il y a encore Dimitri le technicien, lui est resté, il m’aide, il fait un peu de cuisine, il est gentil lui, il a du cœur ….. ».

 Et Athinaï s’est mise à pleurer.

Je lui dis alors « Bon, Athinaï, vous n’êtes plus seuls Dimitri et toi, maintenant nous sommes trois, nous allons faire la bonne équipe. »

Athinai me répond : «Tu ne sais pas encore docteur, il faut aller voir aux étages, on a des morts et des mourants ».

 Dimitri arrive : « Ah, mon Docteur, je t’ai vu à la Télé  il y a… ».

 D’un geste de la main je balaye ce souvenir lointain et inutile.

Je réponds«  Bon, on va aller aux étages ».

Dimitri me dit essoufflé : « On a condamné l’ascenseur car il y a des pannes de courant dans la ville, et c’est trop dangereux de prendre l’ascenseur ».

Je réponds : « Pas de problème ; on est jeune et on fera bien tous les 9 étages  à pieds ».

Je commence par le bas, soit l’étage -1. Une odeur acre de....... me prend à la gorge lorsque je franchis la porte coupe- feu du – 1.

Je marche vite. Athinaï et Dimitri sont essoufflés. Je me rends compte que je tourne en rond, car je suis ému, je connais si bien les lieux et les patients.

« Allons voir Mademoiselle Doppagne.

 "Elle vit encore", me crie dans le dos Athinaï.

Je frappe à la porte. Une petite voix répond : « C’est qui ? » « C’est le docteur ».

J’entre et je vois la demoiselle amaigrie trônant dans son fauteuil relax.

Je lui lance un joyeux « comment allez- vous mademoiselle ?». Elle me répond fièrement : à part les repas et les médicaments que l’on ne m’apporte plus, tout va bien. Et vous, Docteur, il semble que vous avez l’air fort fatigué  ».

Je lui réponds  avec énergie : « Un petit peu Mademoiselle, mais cela va  bien ».

« Je vous reverrai bientôt,  Mademoiselle ».

Je ressors de la chambre et à la suite de Dimitri et d ’Athinaï , je et je repars à leur suite pour aller affronter le pire.

Un temps d’arrêt dans un couloir et Dimitri me signale qu’il a entendu à la radio que l’eau n’était plus potable. Il pense avec justesse la faire bouillir pour la stériliser, mais il me signale qu’il y  a des coupures de gaz. Je lui signale que c’est normal qu’il y ai des coupures de gaz, d’eau et d’électricité car le personnel attaché à ces services est fort réduit.

Il me retient encore une fois par la manche avant d’affronter les couloirs de l’horreur, pour me dire  qu’il a entendu dire qu’il n’y aurait plus de radio, ni de télévisions. Je lui réponds que c’est inévitable puisque les personnes ne peuvent pas se regrouper, et cela  pour éviter la dissémination de la maladie, et de plus tous les personnels de toutes les entreprises, sont à la maison ou malades.

Pendant 3 heures nous  passons de chambre en chambre, pour réconforter les malades.

Pour moi également cela  me permet d’élaborer un plan d’action, pour répondre au mieux à tous ces problèmes que je classe en 5 catégories : protection  et surveillance des personnes non atteintes, soin des personnes avec des signes débutant de grippe, soins des malades avec complications infectieuses bactériennes,  médecine palliative, et problème des décédés. 

Ensuite, il faudra que je m'attaque rapidement au problème d’approvisionnement en nourriture et médicaments.

Finalement, je m'applique à donner une marche à suivre à Dimitri et Athinaï jusqu’à ma prochaine visite du lendemain.

 Les 4 heures passées dans la maison de repos furent très  pénibles…….trop dures à raconter......

Mon GSM sonne, j’entends la voix chaleureuse de ma secrétaire improvisée Mademoiselle Flore :

«Cela  va Docteur, il faut se dépêcher, il y a encore beaucoup de malades à voir, je vous donne la liste ….. ».

Je salue mes compagnons de misère  Dimitri et Athinai, en leur lançant un vibrant « à demain, sans faute ».

 Je sors dans la rue, et je fais un bon de côté, effrayé par un rat fouinant dans les sacs poubelles éventrés, trainant depuis longtemps sur le trottoir.

 Je suis  content de filer maintenant les cheveux au vent, le sac au dos sur ma bicyclette…….mais vers quel destin ?

A Dieu va…je suis Docteur dans l’âme….alors….il n’y a rien d’absurde à ce que je fais…espérons d’avoir l’énergie et la santé d’aller jusqu’au bout du tunnel…….. ?