Blogs DHNET.BE
DHNET.BE | Créer un Blog | Avertir le modérateur

15/06/2008

Incroyable mais vrai ! De la rumeur à la réalité de pandémie (4eme partie)

Encore  100 mètres,  et je  vais tourner à droite dans l’avenue où  j’habite. J’entends  vaguement  la sonnerie de mon GSM.  Les freins de mon vélo crient.  Je m’arrête sur le bas- côté de la piste cyclable.  Je mets l’oreillette du portable dans le « trou de l’oreille ». J’écoute : « Allo , ici  Michel N. au téléphone. Je ne sais pas si tu as le temps de venir donner un coup de main à la salle d’hop. On est débordé par les évènements de la pandémie. Didier et moi, on  a pensé que tu étais la personne idéale pour nous aider. En bref, on a deux abdomens aigus, un interne rescapé,  Claudine une infirmière de salle d’hop rappelée, et notre bon  Robert, l’anesthésiste, et …. un hôpital en pagaille. Fais- nous savoir par retour si on peut compter sur toi, et si tu viens, tu entres par les urgences.

N’oublie- pas de mettre un masque en passant par là-bas car dans la salle d’attente des urgences, il y a beaucoup de gens qui toussent. Bon,  salut j’attends ta réponse ».

Je bondis sur ma touche F5 de rappel pour confirmer mon arrivée imminente pour le « coup de main » à donner.  J’attache mon vélo sur le petit parking des urgences  à côté du garage de la grosse voiture du SAMU, stationnée prête à bondir…. Mais pour quelle urgence, puisque tout et rien ne sont urgents en ces temps bousculés. Je franchis la porte de la salle d’attente des urgences.

Dans la pièce remplie de fumée, les gens toussent et geignent. Je me dirige vers le guichet.

J’annonce : « Vermeulen  salle d’hop. Merci ». Un déclic me signale l’ouverture d’une porte.

Je me dirige vers un escalier en évitant l’ascenseur….J’arrive devant le parlophone.  J’appuie sur le bouton, et l’on m’ouvre sans me demander mes coordonnées. Dans le long couloir ,  je vois arriver Didier H. Il s’arrête et se campe devant moi  les deux mains sur les hanches.  « Bon, on va devoir pédaler sec, deux péritonites : une sur rupture de diverticule sigmoidien et l’autre sur appendicite.  Tu travailles avec Michel pour le diverticule, et moi je me débrouille avec l’interne pour « l’appendoche ».  Prends un  café, le thermos est sur la table de la salle de détente et tu fonces t’habiller, salle 2 . Michel y est déjà, et Robert « l’anesthésio   est déjà en route, il termine de placer la « perf » et place une PVC ».

Je fonce alors, j’avale un café pur sucre, et puis  je passe au lavage. Mes gestes sont automatiques et mon esprit est  calme. Aucune pensée particulière ne me traverse, car j’ai fait le vide en moi-même. Avec mes mains et bras dégoulinants  tenus en l’air , j’effleure de la pointe de mon sabot le bouton déclenchant  l’ouverture la porte d’entrée de la salle 2. Michel est là et déjà s’affaire à mettre les champs opératoires en place. Il lève la tête et je le revois tel qu’il y a  5 ans avec ses petites lunettes cerclées  sur le nez, ses cheveux blancs sous un chapeau vert au bord relevé, son visage fin et amaigri, et puis un gentil sourire triste.  Avec les yeux,  je dis un bonjour à Robert  l’anesthésiste  aux cheveux blancs et au visage rougi par la tension. Gentiment, il lève les sourcils en guise de résumer de la situation. Je lève les miens.

Claudine, la fidèle infirmière, m’aide à terminer mon « harnachement ».

Après avoir rangé les instruments sur les tables adéquates , je lève les yeux vers Michel en face de moi et lui tends le bistouri.  Un temps d’arrêt. On se jette un dernier regard avant l’aventure.  Michel me lance un « on y va » et je réponds en écho « on y va ». Incision médiane  péri-ombilicale. On découvre rapidement une diverticulite  sigmoidienne perforée abcédée et l’incision est prolongée jusqu’au pubis. Les gestes sont précis et rapides, et les quatre mains se coordonnent et se complètent, prolongées par les instruments adéquats.  Pas un mot, seul le cliquetis des instruments et le « tiit tiit » des appareils de l’anesthésiste. L’étage abdominal supérieur est intact. On décide de disséquer l’anse sigmoidienne en raison d’un cartonnage tissulaire inflammatoire très important, faisant adhérer  l’intestin aux anses voisines notamment l’intestin grêle et les organes génitaux.  Nous transpirons tous les deux, car nous travaillons vite, mais bien.  On découvre un diverticule de Meckel très enflammé.  On change de gants, et on s’attaque à effectuer une colectomie sigmoidienne segmentaire selon Hartman.  La section  du colon, gauche proximale, est réalisée par un coup d’agrafeuses PLC 55, et cette portion colique est appariée en colostomie iliaque gauche terminale…muqueuse colique ourlée à la peau……jonction rectosigmoidienne ….coup d’agrafeuse …. Enfouissement par surjet à la soie 2/0……le rétablissement de continuité iléo-iléale est réalisé en termino-terminal par points séparés en U à la soie 3/0 pour le plan séreux et quelques points séparés pour plan muqueux …..hémostase du méso au vicryl 0….Exploration de la cavité abdominale, on déroule les anses de grèles restantes, on dégage pour mieux  voir l’entièreté de la cavité. OK tout est normal.

On est soulagé. On rince abondamment la cavité abdominale  au sérum bétadiné, ….drain de Penrose dans le cul de sac de Douglas…extériorisé par une contre-incision iliaque droite. Robert, l’anesthésiste pousse un profond soupir de soulagement. Je lui jette un clin d’oeil par-dessus le masque ….. Ses yeux me montrent le carreau de la porte. J’aperçois le visage de Didier H. tout souriant et fatigué. J’ai compris. C’est OK pour lui. Je lui réponds par un clin d’oeil. Michel , mon compagnon d’aventures, lève la tête, et sourit derrière son masque lui serrant le nez. Il me regarde ensuite : «  Bon, on fixe le drain à la peau »….surjet croisé au vicryl No 1…..Ouf : on termine par points séparés de Donati à l’Ethilon 2/0. La colostomie est placée dans un coloplaste ……Antibiothérapie. On replace le malade sur son lit d’arrivée et tous les cinq Robert, Claudine, Michel, moi et Didier pour les pieds, on soulève délicatement la lourde malade, pour la déposer avec douceur dans son lit……

Dans la salle de repos on se retrouve tous les 6 un peu cassés mais contents : Claudine, Michel, Robert, Didier, l’interne et moi. ….Soudain Didier réagit : « Café pour tout le monde,  c’est ma tournée, et voilà des biscuits offerts par la maison ». Après un certain temps de dégustation silencieuse, Michel lance à mon adresse : «Ce n’est pas jojo l’hôpital ». «Plutôt le cahot » renchérit Didier. Et  Robert précise : « Ce n’est pas croyable. Tu dois faire un tour à l’USI, et aux étages. Incroyable mais vrai.  Aucune  organisation possible. Un personnel  réduit  de moitié. On court partout. » Je réponds par un vague : « J’imagine compatissant. Bon, j’irai faire le tour, les gars, mais je profite encore 5 minutes du bon café et des biscuits……»

Je franchis la frontière aseptisée et tranquille  du bloc  opératoire pour entrer sur le territoire de la désolation et de la souffrance.  Je monte par les escaliers de service   au sixième,  l’étage utilisé antérieurement par la gériatrie. Je mets un masque FFP3, et des gants de protection, des  Protège- chaussures et une blouse chirurgicale.  Je franchis la porte du service. Mes sens en alerte sont envahis   par les gémissements, tels une odeur nauséabonde s’exhalant  par les portes entr’ouvertes.  Je presse le pas pour dissiper mon angoisse. Je me rends au bureau des soignants. Là,  un médecin assistant,  assez jeune, que j’avais entr’aperçu en cancérologie auparavant m’explique qu’ici, on s’occupe des cas ressortant de la médecine palliative. Je lui demande si ce n’est pas trop difficile de gérer le problème d’insuffisance respiratoire terminale irrécupérable, et s’il possède un arbre de décision préalablement défini pour aider tous ces malheureux. Pour seule réponse il me dit avec des yeux tristes : « On fait ce qu’on peut avec les moyens que l’on a. » A cette phrase, une image traverse mon esprit et je revois en pensée le souvenir de Myrianne, que j’ai aidé à mourir à domicile d’un cancer du poumon. A l’époque j’avais plus de moyens médicamenteux pour la soulager, et finalement au petit matin,  elle avait rendu l’âme dans la sérénité entourée par l’affection de son mari. Ici, personne n’a  de  famille pour soutenir le patient dans son agonie. Après une longue visite dans les chambres presque mortuaires, je quitte  le courageux jeune médecin et sa dynamique équipe d’infirmiers, et d’infirmières.  Au total, cinq pour tout le service,  sept  jours sur sept.

 

 Je descends à l’étage en-dessous. Dans ce 5eme étage, l’air est plus  respirable, car on traite les cas compliqués de grippe mais récupérables,  des malades surinfectés par des infections bactériennes et des malades en meilleur état,  récupérés  du service des soins intensifs. Ici tout est plus calme et plus optimiste qu’au 6eme.  Le médecin responsable est plus âgé. Normalement , il était pensionné depuis un an, et puis il a été rappelé, par manque d’effectifs encore mobilisables. Il faut savoir que certains médecins sont malheureusement  déjà morts au « champ d’honneur ». D’autres,  beaucoup plus   rares,  voyant la situation se dégrader et se sentant dépourvus  de moyens d’actions , ont rejoint  la liste déjà longue des « abonnés absents ».  D’une certaine façon, on peut les comprendre : on ne peut pas aller à la guerre sans fusil avec aucunes réponses des autorités aux questions : « Où, comment, pourquoi, avec quoi, avec quelle stratégie, et avec quelle communication ». On leur a seulement dit : « Monter au front, c’est votre devoir », sans plus. Ils ont vu leurs camarades de combat mourir à l’action, et ils ont eu peur. Certains se sont fait lyncher par la population en panique furieuse, pour obtenir des solutions miracles à leur survie. Je quitte le 5eme. Mais avant de partir, ce brave responsable aux cheveux blancs me fait savoir que les antibiotiques,  le  paracétamol, et les antitussifs , vont manquer. Je lui promets de faire suivre le message aux autorités de la Commune car il ne peut plus  communiquer téléphoniquement avec l’extérieur.  Je  pense en moi-même que malgré mon intervention de messager de l’hôpital, il sera difficile d’obtenir des résultats. Les transports étant réduits à leur plus simple expression en Belgique, l’approvisionnement en médicaments doit être rendu très difficile.  Je ne sais pas si le ministère des communications a pu évaluer et trouver des solutions à ce problème. 

 

Après avoir salué mon confrère âgé,  je suis descendu au 4eme étage en prenant bien soin  de revêtir à nouveau des protège chaussures, des gants, un masque, et je garde mes propres lunettes sur mon nez.  Le 4eme étage est occupé par les patients non grippés de chirurgie et de médecine interne. Un médecin , dans la trentaine,  m’accueille chaleureusement. Je lui explique mon passage en salle d’hop, et lui , me confie son soucis quant à l’approvisionnement en médicament et en matériel médical. De plus, il me signale que  les communications avec l’extérieur sont difficiles et les pannes de courant fréquentes. La nourriture des patients et du personnel devient frugale.  Il possède une petite radio sur piles  bien utile pour lui et pour son équipe de soignant(e)s.  Il craint la rupture d’approvisionnement en tout, et se plaint du manque de contact avec l’extérieur.  En me quittant, il me lâche dans un grand soupir : « Parfois j’en ai marre ».

 

 Le premier et le deuxième étages, occupés habituellement  par les consultations,  les secrétariats et la dialyse,  sont vides.  Au deuxième étage,  je traverse le long couloir silencieux et désaffecté pour rejoindre les quartiers opératoires, mais avant de me trouver devant la porte du bloc, je tourne à droite pour rejoindre un endroit que je connais bien,  l’Unité de  Soins Intensifs. Je revêts à nouveau blouse, masque, gants, protège- chaussures,  et je m’annonce au interphone.  Je pénètre dans l’antre de la haute technicité médicale. J’ai l’impression de me trouver dans une usine. Mes oreilles sont envahies par les bruits entrecoupés de « machines soufflantes », les respirateurs. Je suis accueilli par une gentille consœur que je connais bien. Elle lève les bras en l’air en signe d’accueil.   Son visage est creusé et son chignon noué à la hâte est défait sous son chapeau chirurgical. Son masque est mal attaché car elle n’a pas le temps. Bon Dieu,  quand je la vois ainsi habillée  avec si peu de précautions par manque de temps, je me dis en moi-même, qu’il était loin le temps de l’hôpital St Pierre de référence où l’on voyait à la télévision en janvier 2006, les médecins habillés comme des scaphandriers de cosmonaute sur la lune, pour accueillir  un seul cas suspect de grippe aviaire en provenance de Turquie. Celui-ci s’est révélé être une fausse alerte à l’époque. C’était une époque où l’on parlait beaucoup de grippe aviaire, d’oiseaux migrateurs, de comment il fallait cuire son poulet. On faisait des débats inutiles à la télévision pour rassurer la population. Et puis,  tout fut oublié. Les journaux et les hommes politiques se sont désintéressés de la chose. Il n’y avait plus rien à faire, rien à préparer,  si ce n’est  les élections successives, et puis, les vacances se succédant aux périodes de travail,  les joies des uns, les peines des autres , les envies les déceptions, simplement le train- train  quotidien du boulot métro dodo vacances, le soucis de la production- consommation, le pouvoir d’achat, le  confort dans le quotidien . Jusqu’au jour où tout a basculé dans le tourbillon infernal de la pandémie inattendue….

 

 

 

Les commentaires sont fermés.